« Je vais mourir »

À la pharmacie, un peu avant Noël, j’attends mes médicaments. Une femme d’environ 75-80 ans attend à côté de moi. La pharmacienne la reconnaît et lui souhaite de joyeuses fête et la santé pour la nouvelle année.

– Hof! Je vais mourir bientôt. Je ne serai pas en santé.

Une cliente à la caisse se retourne et ne peut retenir un « Ben voyons! Dites pas ça! » La pharmacienne n’a pas compris et demande de répéter. La cliente à la caisse lui répète: « Elle a dit qu’elle allait mourir bientôt! », l’air de se chercher une complice qui lui confirmerait que ça n’a pas de bon sens dire des choses de même.

La femme qui va mourir s’approche de la pharmacienne et lui raconte:

– J’ai un cancer trop avancé. Mes poumons sont finis. Y’a rien à faire.

Des larmes coulent sur ses joues, mais elle n’a pas l’air de pleurer. Ces larmes-là connaissent leur chemin par coeur et n’ont pas besoin d’aide pour avancer. Elle esquisse un sourire et continue:

– Je suis contente. Je vais en voyage pour voir mes petits enfants. Je vais passer les vacances des fêtes à Ottawa avec eux.

Elle revient s’assoir près de moi. La cliente à la caisse a terminé sa transaction. Elle marche vers la femme qui va mourir et l’embrasse doucement. « Bon voyage, madame. » Ça me semble intrusif – embrasse-t’on une inconnue pour lui souhaiter une bonne mort? – mais empreint de compassion et d’amour. La femme qui va mourir baisse les yeux, sourit.

Je suis là. À côté. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas ce dont j’ai envie: lui parler ou regarder ailleurs. Parce que, la mort, on ne veut pas la regarder en face. Je suis bouleversée.

La femme qui va mourir se met à parler. Pour elle,pour moi, ça n’a tellement plus d’importance. Elle dit:

– Mon petit-fils joue toujours avec le coin cuisinette quand il vient chez moi. Je lui fais la surprise: je lui apporte les jouets pour Noël. Oui, c’est tout ce que jw demande, un Noël avec mes petits-enfants.

Elle est résignée, mais pas prête à partir. Elle se prépare. Elle règle ses dossiers. Je n’y ai pas pensé à ce moment-là, mais je me demande aujourd’hui si ses enfants étaient au courant. Savaient-ils que c’était son dernier Noël avec eux? Et les petits-enfants?

On appelle mon nom. Je règle ma transaction. Je reviens voir la femme qui va mourir bientôt. Je ne l’embrasse pas – embrasse-t’on une inconnue pour lui souhaiter bonne mort? Je lui souhaite une bonne route. Que peut-on lui souhaiter d’autre? Et je pars. Comme on laisse les morts derrière. Parce que nous on est vivants.

Je reviens chez moi. Comment peut-on recevoir une telle nouvelle: madame, il vous reste 3 mois. J’essaie de m’imaginer dans cette situation. Ça arrivera forcément un jour. Ou pas, mais je pense que je préfère mourir avec un avis que du jour au lendemain. J’ai toujours eu besoin de temps piur processer les choses.

J’ai cette impression, depuis toujours, que je vais mourir jeune. J’ai donc cegge urgence de faire les choses vite. Et après 4 ans de dépression majeure, j’ai l’impression d’avoir manqué une bonne partie de ma vie. Ce sentiment d’urgence me presse encore plus: je suis en retard sur tous les plans. Mais la dépression m’a appris qu’à trop vouloir tout faire vite, on passe aussi à côté de tout.

Madame qui va mourir bientôt, je vous souhaite bon voyage. De mon côté, je vais tâcher de ne pas mourir trop tôt.

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